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Sabotage des câbles en mer Baltique en 2024–2025 : quand les navires sont devenus des armes

Sabotage des câbles en mer Baltique en 2024–2025 : quand les navires sont devenus des armes

Analyse fondée sur les données de supervision de GeoCables et sur des rapports publics d’incident, mars 2026 Entre novembre 2024 et janvier 2025, au moins sept câbles sous-marins et pipelines de la mer Baltique ont été endommagés dans des incidents suspects. Le schéma de navires traînant leurs ancres sur les routes des câbles sous-marins a transformé la manière dont les gouvernements et les opérateurs réseau envisagent la sécurité des câbles sous-marins. GeoCables surveille plusieurs câbles dans cette région et dispose de données de mesure directes sur des routes passant par le corridor baltique.

Les incidents

Octobre 2023 : Le navire Newnew Polar Bear a traîné son ancre sur plus de 160 km le long du fond marin, sectionnant le gazoduc Balticconnector entre la Finlande et l’Estonie, et endommageant un câble de télécommunications. Les autorités finlandaises ont ensuite retrouvé sur le site des traces de peinture d’ancre correspondant au navire. 17 novembre 2024 : Le câble BCS East-West Interlink, qui relie la Suède et la Lituanie, a été coupé, réduisant d’environ 20 % la capacité internet internationale de la Lituanie. 18 novembre 2024 : Le câble C-Lion1, qui relie la Finlande à l’Allemagne, a été endommagé. Deux coupures en deux jours consécutifs, toutes deux en Baltique, impliquant des navires à la structure de propriété opaque. 25 décembre 2024 : Le câble électrique Estlink 2, qui relie l’Estonie à la Finlande, a été endommagé par l’Eagle S. 31 décembre 2024 : Le câble FEC-1, qui relie la Finlande à l’Estonie — exploité par Elisa Corporation —, a été endommagé. Les gardes-frontières finlandais se sont mobilisés en quelques heures et ont intercepté le navire responsable. Janvier 2025 : D’autres incidents ont suivi, poussant l’OTAN à établir Baltic Sentry, une patrouille navale multinationale spécifiquement chargée de protéger les infrastructures sous-marines.

La tactique de la zone grise

Ce qui rend ces incidents stratégiquement significatifs, c’est leur caractère déniable. Traîner une ancre sur un câble peut techniquement passer pour un accident — cela arrive légitimement des dizaines de fois par an avec des navires de pêche ou des cargos. Un acteur étatique peut ainsi endommager une infrastructure critique tout en conservant une dénégation plausible quant au caractère intentionnel de l’acte. Le cas du Newnew Polar Bear est révélateur : Pékin a d’abord nié toute implication, puis a reconnu que le navire était responsable, en l’attribuant au « mauvais temps ». La peinture d’ancre retrouvée sur le câble, la route inhabituelle du navire et son récent transit par la route maritime du Nord russe pointaient tous vers une action délibérée — mais prouver l’intention dans les eaux internationales reste extraordinairement difficile.

Pourquoi la Baltique est vulnérable

La géographie de la mer Baltique la rend particulièrement exposée à cette menace. Eaux peu profondes : la majeure partie de la Baltique a une profondeur de 50 à 100 mètres, bien moindre que celle de l’océan profond où se trouvent la plupart des câbles transocéaniques. Cette faible profondeur rend les câbles plus accessibles aux dommages causés par les ancres, intentionnels ou non. Forte concentration de câbles : de nombreux câbles reliant les pays nordiques et baltes traversent le même bassin maritime relativement étroit. Le Grand Belt, le Petit Belt et l’Øresund — les seules sorties de la Baltique — sont des goulets d’étranglement particulièrement congestionnés. Redondance limitée : contrairement à l’Europe occidentale ou à la côte est des États-Unis, les États baltes disposent de moins de routes redondantes. Que la Lituanie perde 20 % de sa capacité internationale à la suite d’une seule coupure est une vulnérabilité impensable pour l’Allemagne ou la France.

Ce que montrent nos mesures

La sonde GeoCables en Biélorussie offre une visibilité directe sur le routage baltique. Notre traceroute entre Minsk et la Corée du Sud (200 ms via Moscou et Hong Kong) montre un point de passage critique : le saut 7 à Tallinn, en Estonie, via RETN Limited (AS9002). C’est le même corridor qui a été visé. La route Minsk → Tallinn → Francfort qui transporte notre trafic Biélorussie → Asie traverse exactement la région où les câbles ont été coupés. Pendant les incidents de novembre 2024, les opérateurs ont signalé une hausse de la latence sur les routes baltiques, le trafic étant rerouté autour des segments endommagés. La route Biélorussie → Japon (273 ms) emprunte également ce corridor, en entrant dans les réseaux d’Europe occidentale par Tallinn avant qu’NTT America ne prenne le relais à Francfort. Il ne s’agit pas de vulnérabilités théoriques, mais bien des trajets réels empruntés par le trafic.

La réponse de l’OTAN : Baltic Sentry

L’accumulation des incidents a entraîné une implication militaire sans précédent dans la protection des câbles. L’opération Baltic Sentry, lancée début 2025, comprend :

  • des patrouilles navales multinationales spécifiquement chargées de surveiller les navires à proximité des routes de câbles ;
  • une surveillance renforcée des données AIS (Automatic Identification System) ;
  • une coordination entre les gardes-côtes nordiques et baltes ;
  • un plan d’action de l’UE pour la sécurité des câbles sous-marins (publié en février 2025).

Le plan de l’UE se concentre sur la prévention, la détection, la réponse et la dissuasion — en reconnaissant que la menace de dommages à des câbles parrainés par des États est passée du stade théorique au stade opérationnel.

Les implications plus larges

Les incidents en Baltique représentent une nouvelle phase de la guerre hybride. Des infrastructures critiques autrefois considérées comme trop diffuses et trop difficiles à attaquer sont désormais visées de manière systématique. Les principaux enseignements sont les suivants : les câbles ne sont pas cachés. La carte publique des câbles sous-marins de TeleGeography — les mêmes données que celles utilisées par GeoCables — montre précisément le tracé de chaque câble majeur. Toute personne disposant d’un accès à internet peut repérer les points les plus vulnérables. Les réparations prennent du temps. Même dans des eaux politiquement stables, il faut de 2 à 4 semaines entre la détection d’une panne et le rétablissement du service. Dans des eaux contestées ou dangereuses, cela peut prendre des mois. La redondance est inégale. La côte occidentale de l’Europe, très densément câblée, peut absorber plusieurs coupures simultanées. Les États baltes, Taïwan et de nombreux pays en développement n’ont pas ce luxe. GeoCables surveille l’état des câbles dans le corridor baltique. Vous pouvez suivre leur état actuel via notre Health Monitor →.


Notre route Biélorussie → Corée (200 ms) passe par Tallinn — précisément le corridor visé lors des incidents de 2024–2025. Voir l’analyse de la route →

Evgeny K.
Auteur
Evgeny K.
Ingénieur infrastructure · Fondateur de GeoCables
A créé GeoCables pour surveiller les câbles sous-marins en temps réel. Exploite un réseau privé de 4 serveurs de mesure avec des sondes RIPE Atlas à Minsk, Almaty, Tbilissi et Jérusalem.

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