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Analyse de route

Samoa et Tonga : l'internet au bout du monde

Les Samoa et les Tonga sont deux États polynésiens du Pacifique Sud. Le continent le plus proche, l’Australie, est à plus de 3 000 km d’océan ouvert ; l’Europe, à plus de 17 000 km. Rien d’étonnant à ce que l’Internet y paraisse cher et parfois « lourd ». Le plus surprenant, ce sont nos mesures : la latence vers les Tonga peut passer de 297 ms à 995 ms dans un seul traceroute — un facteur trois en quelques secondes.

Ce n’est pas du bruit de mesure. C’est l’image très concrète d’une connectivité « au bout du monde » quand la redondance est faible et que le dernier saut océanique encaisse tout.

Saut Localisation Réseau RTT
1–7 Tbilissi, GE JSC Global Erty 25ms
9 Belgrade, RS Cogent (AS174) 37ms
11 Marseille, FR Cogent (AS174) 63ms
12 Singapour, SG Cogent (AS174) 209ms
13 Perth, AU Cogent (AS174) 263ms
14–15 Sydney, AU Cogent (AS174) 298ms
16–21 Apia, WS Vodafone Samoa (AS17993) 297–995ms

Regardez les sauts 16–21 : ils se géolocalisent tous à Apia (Samoa), dans le même ASN. Et pourtant le RTT s’emballe : 297 ms, 728 ms, 764 ms, 346 ms, 730 ms, 995 ms. Le paquet est déjà « arrivé », mais le réseau est clairement sous tension.

Routage Cogent : de Belgrade à Sydney sans détour par les États‑Unis

Le trajet depuis Tbilissi vers les Samoa passe par Cogent Communications (AS174), un grand opérateur Tier‑1. Ici, le chemin est cohérent sur la carte : Belgrade → Milan/Marseille → Singapour (209 ms) → Perth → Sydney.

En pratique, c’est proche de l’optimal : Europe → Asie → Australie, sans « trombone » via les USA. Les ennuis commencent après Sydney, sur le segment océanique.

Vodafone Samoa : la « dernière mile » où les files d’attente explosent

Vodafone Samoa (AS17993) porte la connectivité côté îles. Dans beaucoup de petits marchés du Pacifique, la longue distance est stable jusqu’à l’Australie, puis les limites de capacité, le shaping et la mise en tampon deviennent visibles sur le saut Australie → îles.

Des pics comme ceux observés à Apia sont souvent compatibles avec congestion + bufferbloat : pas forcément de pertes, mais des paquets qui attendent dans des tampons trop profonds, ce qui ajoute des centaines de millisecondes.

La carte câble des Samoa (pourquoi c’est souvent plus stable)

Les Samoa sont mieux loties que bien des micro‑États voisins : plusieurs chemins sous‑marins existent. Le principal est Tui‑Samoa, environ 1 470 km de fibre reliant les Samoa aux Fidji (avec des branches vers Wallis‑et‑Futuna). Mis en service en février 2018, il a été conçu comme un système moderne à forte capacité agrégée (de l’ordre de 16 Tb/s).

Depuis les Fidji, les Samoa se raccordent aux dorsales transpacifiques, dont Southern Cross. La latence de base reste élevée (physique), mais le comportement peut être très régulier hors saturation.

Tonga : un seul câble international, un risque évident

La liaison principale des Tonga est le câble sous‑marin Tonga–Fidji (souvent appelé Tonga Cable) : environ 827 km de Nukuʻalofa à Suva (Fidji), où il se connecte à des réseaux internationaux (dont Southern Cross). Il est entré en service en 2013. Le pays est passé du satellite à la fibre — mais le point unique de défaillance est, lui, resté.

Quand un volcan coupe un pays du monde

Ce risque est devenu évident en janvier 2022, lorsque l’éruption du Hunga Tonga–Hunga Haʻapai a endommagé le câble international en plusieurs points. Les rapports de suivi géologique indiquent une réparation achevée le 21 février et un retour de service le 22 février 2022, après re‑épissurage de plusieurs tronçons et remplacement d’une portion manquante probablement ensevelie.

Le satellite en plan B (et pourquoi c’est douloureux)

Sans câble, on bascule sur le satellite. Dans la région, des solutions géostationnaires (par exemple Kacific1, lancé en décembre 2019, satellite GEO à haut débit en bande Ka avec de nombreux faisceaux) servent souvent de secours. L’orbite GEO est à ~35 786 km : même dans l’idéal, on obtient environ 240–280 ms par passage « sol–satellite–sol », et l’aller‑retour réel finit fréquemment à ~600 ms et plus une fois les traitements et le routage inclus.

De gros chiffres, mais une explication simple

Même avec un chemin parfait, les îles sont loin : dans la fibre, la lumière va moins vite et les routes ne sont jamais rectilignes. Un RTT stable de 300–400 ms depuis l’Europe/Caucase vers les Samoa n’est donc pas surprenant. Ce qui l’est, c’est la variabilité de plusieurs centaines de millisecondes au sein d’une même ville et d’un même ASN.

Monitoring

  • RTT Samoa : typiquement ~380–400ms (souvent stable)
    Opérateur : Cogent → Vodafone Samoa
  • RTT Tonga : peut approcher ~1s en congestion / faible redondance
    Le point unique de défaillance reste le risque principal
  • Chemin : Tbilissi → Belgrade → Marseille → Singapour → Perth → Sydney → Apia
  • Risque clé : une seule liaison internationale dominante pour les Tonga ; 2022 l’a rappelé de manière brutale
Evgeny K.
Auteur
Evgeny K.
Ingénieur infrastructure · Fondateur de GeoCables
A créé GeoCables pour surveiller les câbles sous-marins en temps réel. Exploite un réseau privé de 4 serveurs de mesure avec des sondes RIPE Atlas à Minsk, Almaty, Tbilissi et Jérusalem.

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