368 ms pour contourner une guerre : quand les coupures de câbles en mer Rouge reroutent Internet
En ce moment même, quelque part entre Mascate et Brisbane, un paquet de données fait un détour panoramique. Au lieu de plonger dans la mer Rouge, de filer le long du corridor du canal de Suez — l'une des voies maritimes les plus fréquentées au monde — et de ressortir en Méditerranée en moins de 60 millisecondes, ce paquet est redirigé vers l'ouest à travers la mer d'Arabie, contourne la pointe de l'Inde, emprunte le segment occidental du câble FLAG Europe-Asia jusqu'à Marseille, fait un crochet par Londres, repart vers l'est via Singapour, et arrive enfin en Australie. Temps total : 368 millisecondes. La raison ? Quelque part dans les eaux territoriales yéménites, les activités liées aux Houthis ont transformé l'un des corridors de câbles sous-marins les plus critiques de la planète en une zone de guerre non assurable. Et nos systèmes de surveillance mesurent les conséquences en temps réel.
La chronique des destructions
La mer Rouge transporte environ 17 % de la capacité mondiale des câbles sous-marins. Entre les côtes du Yémen, de Djibouti, de l'Érythrée et de l'Arabie saoudite, au moins une douzaine de câbles majeurs traversent un corridor étroit ne dépassant pas 30 kilomètres de large par endroits. À partir de fin 2023, lorsque les forces houthies ont intensifié leurs attaques contre la marine marchande en solidarité avec les Palestiniens de Gaza, un nouveau type de dommage collatéral a commencé à émerger : les coupures de câbles sous-marins.
Les premières perturbations confirmées sont survenues début 2024. AAE-1 (Asia-Africa-Europe-1), le câble de 25 000 kilomètres reliant l'Asie du Sud-Est à l'Europe, a signalé une dégradation de performance sur son segment en mer Rouge. En quelques semaines, SEACOM et EIG (Europe India Gateway) ont suivi. Mi-2024, au moins quatre câbles majeurs avaient confirmé des dommages dans le corridor entre l'Arabie saoudite et Djibouti.
Septembre 2025 a porté le coup le plus sérieux : des coupures simultanées de SMW4 (SEA-ME-WE 4) et IMEWE (India-Middle East-Western Europe) près de Djeddah, en Arabie saoudite. Ces deux câbles à eux seuls transportent une part substantielle du trafic entre le sous-continent indien, le Moyen-Orient et l'Europe. L'Inde, le Pakistan et les Émirats arabes unis ont signalé des augmentations mesurables de latence et de perte de paquets dans les heures qui ont suivi.
Le ministère des communications contrôlé par les Houthis au Yémen a nié toute implication dans les dommages aux câbles. Mais le schéma est sans équivoque : les câbles sont coupés dans des eaux où opèrent les forces houthies, où des navires commerciaux sont attaqués, et où aucun navire de réparation n'est disposé à se rendre.
Ce que nos mesures révèlent
Chez GeoCables, nous surveillons la santé des câbles sous-marins par des mesures continues de traceroute et de ping via RIPE Atlas. Quand les câbles fonctionnent normalement, le trafic suit le chemin physique le plus court. Quand ce n'est pas le cas, le trafic se reroute — et la latence raconte l'histoire. Voici trois routes réelles capturées par notre système de surveillance qui illustrent l'ampleur de la crise de reroutage.
Route 1 : Oman vers l'Australie — 368 ms via Marseille
| Saut | Ville | Pays | Réseau | RTT |
|---|---|---|---|---|
| 1 | Mascate | OM | Zain Omantel (AS8529) | 1 ms |
| 2-5 | — | — | FLAG Telecom (AS15412), direction ouest | 30-150 ms |
| 6 | Marseille | FR | Station d'atterrissage FLAG Europe-Asia | 237 ms |
| 7 | Londres | GB | Hub de transit | 249 ms |
| 8 | Singapour | SG | Transit vers l'est | 310 ms |
| 9 | Perth | AU | Entrée en Australie | 345 ms |
| 10 | Brisbane | AU | Destination | 368 ms |
Cette route est extraordinaire. Mascate-Marseille en 237 millisecondes — soit environ quatre fois ce que cela devrait être via un transit direct par la mer Rouge (environ 60 ms). Le paquet quitte Oman sur le réseau Zain Omantel (AS8529), est transféré à FLAG Telecom (AS15412), et au lieu de se diriger vers le nord à travers la mer Rouge vers l'Égypte et la Méditerranée, il emprunte le segment occidental du câble FLAG Europe-Asia — un chemin beaucoup plus long qui évite entièrement la zone de conflit. Depuis Marseille, il passe par Londres, puis repart vers l'est via Singapour pour atteindre l'Australie. Le paquet fait pratiquement le tour du globe pour atteindre une destination qui devrait être accessible en un tiers du temps.
Route 2 : Oman vers l'Argentine — 363 ms à travers 6 pays
| Saut | Ville | Pays | Réseau | RTT |
|---|---|---|---|---|
| 1 | Mascate | OM | Zain Omantel (AS8529) | 1 ms |
| 2-5 | — | — | FLAG Telecom (AS15412), direction ouest | 30-150 ms |
| 6 | Marseille | FR | Station d'atterrissage FLAG Europe-Asia | 237 ms |
| 7 | Paris | FR | Transit européen | 245 ms |
| 8 | Cheyenne | US | Traversée transatlantique | 290 ms |
| 9 | Ashburn | US | Dorsale américaine | 298 ms |
| 10 | São Paulo | BR | Transit vers les Amériques | 330 ms |
| 11 | Buenos Aires | AR | Région de destination | 350 ms |
| 12 | Montevideo | UY | Échange régional | 355 ms |
| 13 | Tostado | AR | Destination finale | 363 ms |
Le même schéma de départ apparaît : Mascate vers Marseille via le segment occidental FLAG en 237 ms. Depuis Marseille, le trafic traverse vers Paris, saute l'Atlantique jusqu'à Cheyenne dans le Wyoming, puis Ashburn en Virginie — le cœur de l'infrastructure internet américaine — avant de descendre vers le sud à travers São Paulo jusqu'à Buenos Aires. Le paquet traverse six pays et deux océans. Dans des conditions normales, le trafic du Moyen-Orient vers l'Amérique du Sud utiliserait les câbles de la mer Rouge pour atteindre plus rapidement les hubs européens, économisant des dizaines de millisecondes.
Route 3 : Nigeria vers l'Indonésie — 395 ms via le Cap
| Saut | Ville | Pays | Réseau | RTT |
|---|---|---|---|---|
| 1 | Lagos | NG | Origine | 1 ms |
| 2-4 | — | ZA | Liquid Telecom (AS30844), direction sud | 50-120 ms |
| 5 | Le Cap | ZA | Liquid Telecom (AS30844) | 140 ms |
| 6 | Londres | GB | Liquid Telecom → transit | 200 ms |
| 7 | New York | US | NTT (AS2914) | 270 ms |
| 8 | San Jose | US | NTT (AS2914) | 305 ms |
| 9 | Osaka | JP | NTT (AS2914), transpacifique | 370 ms |
| 10 | Tokyo | JP | NTT (AS2914) | 375 ms |
| 11 | Jakarta | ID | Destination | 395 ms |
C'est peut-être le reroutage le plus dramatique. Le trafic Lagos-Jakarta, qui devrait logiquement traverser l'Afrique et transiter par la mer Rouge pour atteindre l'Asie du Sud-Est, descend au contraire vers Le Cap via Liquid Telecommunications (AS30844), puis remonte vers Londres, traverse l'Atlantique jusqu'à New York, parcourt tous les États-Unis jusqu'à San Jose, puis emprunte le fameux itinéraire transpacifique de NTT vers Osaka et Tokyo avant d'atteindre enfin l'Indonésie. Le paquet traverse quatre continents. Le détour transpacifique de NTT — New York → San Jose → Osaka — est un schéma de routage bien connu, mais il ne devrait jamais être le chemin du trafic africain vers l'Asie du Sud-Est.
Le hub omanais : 20 câbles, 8 points d'atterrissage
Oman est rarement mentionné aux côtés de Singapour, Marseille ou Mumbai dans les discussions sur l'infrastructure mondiale d'Internet. Pourtant, il devrait l'être. Le Sultanat accueille 20 câbles sous-marins sur ses côtes — plus que Djibouti (12 câbles), plus que beaucoup de pays européens — ce qui en fait un nœud critique pour le trafic entre l'Europe, l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Asie.
Ces câbles atterrissent en huit points le long de la côte omanaise : Al Bustan, Al Seeb, Barka, Diba, Khasab, Mascate, Qalhat et Salalah. La position géographique d'Oman est déterminante : le Sultanat est situé à l'entrée du golfe Persique, où le détroit d'Ormuz rencontre la mer d'Arabie. Les câbles atterrissant à Oman peuvent se diriger vers le nord dans le Golfe vers les EAU et le Qatar, ou vers l'ouest à travers le golfe d'Aden dans la mer Rouge vers l'Égypte et l'Europe. Quand ce chemin occidental devient indisponible — comme c'est le cas actuellement — les câbles omanais deviennent le point de départ de reroutages de plus en plus créatifs.
| Câble | Longueur | RTT moyen | Statut |
|---|---|---|---|
| 2Africa | 45 000 km | 30,9 ms | Sain (route nouvelle) |
| FLAG Europe-Asia (FEA) | 28 000 km | 285 ms | Élevé — reroutage |
| AAE-1 | 25 000 km | — | Segments endommagés |
| SEACOM/TGN-Eurasia | 15 000 km | 309 ms | Élevé — reroutage |
| EIG | 15 000 km | — | Segments endommagés |
| IMEWE | 12 091 km | 163 ms | Dégradé après coupure sept. 2025 |
| FALCON | 10 300 km | 231 ms | Élevé |
Les chiffres sont frappants. Le câble 2Africa — le système massif de 45 000 km de Meta qui fait le tour de l'Afrique — affiche un RTT moyen sain de seulement 30,9 ms car sa route contourne entièrement la mer Rouge. Pendant ce temps, FLAG Europe-Asia et SEACOM/TGN-Eurasia, tous deux dépendants du corridor de la mer Rouge, affichent des RTT de 285 ms et 309 ms respectivement — cinq à dix fois ce que leurs longueurs physiques suggéreraient.
Les schémas de reroutage : comment le trafic trouve son chemin
Nos mesures révèlent deux stratégies dominantes de reroutage.
Schéma 1 : Le virage marseillais. Le trafic du Moyen-Orient et des pays du Golfe qui transiterait normalement par la mer Rouge vers les points d'atterrissage égyptiens (Port-Saïd, Zafarana) est redirigé vers l'ouest à travers la mer d'Arabie, autour de l'Inde, et par les segments occidentaux intacts du câble FLAG Europe-Asia pour atteindre Marseille. Cela ajoute 150 à 200 ms à des trajets qui devraient prendre 50 à 80 ms. Le segment Mascate-Marseille à 237 ms est la signature révélatrice de ce détour.
Schéma 2 : La route du Cap. Le trafic africain qui traverserait normalement le continent et transiterait par la mer Rouge est poussé vers le sud jusqu'au Cap, puis remonte vers Londres via les systèmes de câbles ouest-africains (WACS, SAT-3, MainOne). La route Lagos-Jakarta, avec ses 395 ms à travers sept pays et quatre continents, en est l'illustration parfaite.
Les deux schémas partagent un trait commun : ils transforment la mer Rouge de corridor de transit en mur. Le trafic qui la traversait la contourne désormais, ajoutant des milliers de kilomètres et des centaines de millisecondes aux connexions Internet mondiales.
La crise des réparations : ni navires, ni assurance, ni calendrier
En temps normal, une coupure de câble sous-marin peut être réparée en une à trois semaines. Les navires câbliers spécialisés — il y en a moins de 60 dans le monde — se rendent au point de rupture, récupèrent le câble du fond marin, le raccordent à bord et le reposent. C'est un travail de routine, effectué des centaines de fois par an.
La mer Rouge n'est plus un terrain de routine. Le problème fondamental est l'assurance. Lloyd's de Londres et d'autres assureurs maritimes ont classé de larges portions de la mer Rouge comme zone de risque de guerre. Les primes pour les navires entrant dans les eaux yéménites ont explosé — dépassant dans certains cas la valeur du contrat de réparation lui-même. Plusieurs compagnies d'assurance ont tout simplement cessé d'émettre des polices pour les transits en mer Rouge.
Sans assurance, les navires ne peuvent pas naviguer. Sans navires, les câbles ne peuvent pas être réparés. Le résultat est un cercle vicieux qui a maintenu des câbles endommagés hors service pendant des mois — bien plus longtemps que tout cycle de réparation normal. Des sources industrielles suggèrent que certains câbles endommagés en 2024 restent non réparés début 2026, sans calendrier clair de restauration.
Impact sur la latence : avant et après
| Route | RTT attendu | RTT mesuré | Pénalité |
|---|---|---|---|
| Mascate → Marseille (mer Rouge directe) | ~60 ms | 237 ms | +177 ms (+295 %) |
| Mascate → Brisbane (via mer Rouge/Suez) | ~140 ms | 368 ms | +228 ms (+163 %) |
| Mascate → Buenos Aires | ~200 ms | 363 ms | +163 ms (+82 %) |
| Lagos → Jakarta (via mer Rouge) | ~180 ms | 395 ms | +215 ms (+119 %) |
La pénalité Mascate-Marseille est la plus révélatrice : 237 ms pour un trajet qui devrait prendre environ 60 ms signifie que le trafic parcourt approximativement quatre fois la distance physique nécessaire. C'est cohérent avec un contournement du sous-continent indien au lieu d'un transit par la mer Rouge — ajoutant environ 10 000 à 15 000 kilomètres au parcours.
Pour les utilisateurs finaux, ces augmentations de latence se traduisent par une dégradation tangible : appels vidéo saccadés, jeux en ligne injouables, applications cloud lentes. Pour les systèmes de trading financier — où l'avantage concurrentiel se mesure en microsecondes — les défis sont existentiels. Et pour les millions de personnes au Moyen-Orient, en Afrique de l'Est et en Asie du Sud qui dépendent des câbles de la mer Rouge pour leur connectivité de base, l'impact se ressent à chaque clic.
2Africa et l'avenir : contourner le problème par le câble
Au milieu des perturbations, un point de données de notre monitoring offre une lueur d'espoir : le RTT moyen du câble 2Africa de seulement 30,9 millisecondes. Le câble de 45 000 km de Meta — le plus long câble sous-marin jamais construit — a été conçu pour faire le tour complet de l'Afrique, avec des points d'atterrissage du Portugal à l'Afrique du Sud en passant par Oman. Son itinéraire offre délibérément une alternative au transit par la mer Rouge.
Mais 2Africa seul ne peut pas remplacer le corridor de la mer Rouge. Ce corridor acheminait le trafic de dizaines de systèmes de câbles desservant trois milliards de personnes.
Plusieurs autres projets sont en développement. Le câble Blue-Raman (soutenu par Google) relie l'Italie à l'Inde via la Jordanie et Oman, évitant délibérément la mer Rouge par une traversée terrestre de l'Arabie saoudite. L'India-Europe-Xpress (IEX) adopte une approche similaire. Ces câbles représentent une nouvelle philosophie de conception : traiter la mer Rouge non comme un corridor pratique mais comme un risque à contourner.
L'ironie est qu'Oman — déjà un hub majeur avec 20 câbles sous-marins — est positionné pour devenir encore plus important dans ce paysage de routage post-mer Rouge. Les câbles évitant la mer Rouge ont besoin de points d'atterrissage alternatifs au Moyen-Orient, et le littoral de la mer d'Arabie d'Oman offre exactement cela.
Ce que nos données prouvent
Internet a été conçu pour être résilient. L'ARPANET, son prédécesseur, a été explicitement architecturé pour survivre à une guerre nucléaire. Les paquets étaient censés trouver leur chemin autour des dommages, se reroutant automatiquement. Et au sens technique strict, cette promesse est tenue : nos traceroutes montrent que les paquets trouvent effectivement des chemins alternatifs autour de la mer Rouge.
Mais la résilience n'est pas la performance. Un paquet qui arrive avec 368 millisecondes de retard est tout de même arrivé — le réseau n'a pas échoué au sens absolu. Mais pour les utilisateurs, les applications et les économies qui en dépendent, la différence entre 60 ms et 368 ms est la différence entre une connexion internet fonctionnelle et une qui fonctionne à peine.
La crise des câbles en mer Rouge expose aussi une vulnérabilité plus profonde : la concentration géographique. 17 % de la capacité mondiale des câbles sous-marins passant par un seul goulet d'étranglement a toujours été un risque. Ce risque s'est matérialisé, et le reroutage impose des pénalités de latence de 100 à 230 millisecondes sur le trafic desservant des milliards de personnes.
Nous continuerons à surveiller ces routes. Réparations, nouveaux déploiements, évolutions de la situation sécuritaire — tout se reflétera dans nos mesures, car chaque milliseconde raconte l'histoire de la réalité physique sous le monde numérique.
Explorez les données vous-même
Toutes les mesures citées dans cet article sont disponibles sur notre plateforme de surveillance :
Moniteur du câble FLAG Europe-Asia (FEA) — RTT actuel de 285 ms
Moniteur du câble SEACOM/TGN-Eurasia — RTT moyen de 309 ms
Moniteur du câble FALCON — RTT moyen de 231 ms
Moniteur du câble IMEWE — 163 ms, après la coupure de sept. 2025
Moniteur du câble 2Africa — 30,9 ms, route alternative saine
Profil du pays Oman — 20 câbles, 8 points d'atterrissage, carte complète de l'infrastructure
Notre surveillance fonctionne toutes les deux heures grâce aux sondes RIPE Atlas déployées dans le monde entier, y compris nos propres sondes à Minsk, Almaty, Tbilissi et Jérusalem. Chaque câble est testé par des mesures de ping et de traceroute, et les anomalies sont signalées automatiquement lorsque la latence dépasse les références établies.